« Bienheureux Antoine Chevrier : Suivre Jésus pauvre »

Le Bienheureux Edouard Poppe (1890-1924)
Mgr Alfred Ancel (1898-1984)

Le Bienheureux Edouard Poppe (1890-1924)

Le Bienheureux Père Edouard Poppe, est un prêtre diocésain belge mort à trente-trois ans seulement et béatifié par le pape Jean-Paul II à Rome en octobre 1999. La jeunesse devenue éternelle de ce prêtre flamand, la beauté de son visage doux et rayonnant que nous ont laissé en héritage quelques photographes, et plus encore sa sainteté manifeste sont, en effet, de nature à enthousiasmer des jeunes gens épris d’absolu et désireux de donner entièrement leur vie au Christ Jésus.

Aussi courte a-t-elle été, l’existence terrestre du Père Edouard Poppe s’est avérée fort remplie, dense humainement et spirituellement. L’histoire de sa vocation et de l’accomplissement de celle-ci est réellement passionnante. Or un des points frappants de cette vocation est le rôle important que l’exemple du Père Antoine Chevrier y a joué, et cela mérite toute notre attention. Le pape Jean-Paul II en était lui-même fort conscient quand, lors de l’audience du 4 octobre 1999 à Rome, il a déclaré: « Le Père Poppe avait fait siens la devise et le désir de pauvreté et d’humilité du Bienheureux Antoine Chevrier : « Ma vie c’est Jésus-Christ ».

Tous ceux qui, l’ayant connu ou ayant étudié son parcours, ont écrit sur Edouard Poppe l’attestent : le séminariste, à partir de cette retraite, a pris le Père Chevrier pour modèle, et il deviendra plus tard « un prêtre pauvre pour les pauvres » à son exemple. Dans les résolutions qu’il rédigera après son ordination diaconale, on lit : « Le feu de mon amour ne peut diminuer. Seigneur, est-ce la crainte ou la vanité qui me font aspirer à devenir un prêtre fervent ? Je désire vivre pauvre comme le Père Chevrier et le Curé d’Ars, pauvre et mortifié » [1].

Dans son Journal, il écrira : « Pauvreté, ma sœur, mon épouse… Jésus, à Nazareth vous viviez pauvrement, vous travailliez de vos mains. Alors que le temps de prêcher était si précieux, vous avez estimé plus profitable aux âmes la pauvreté, l’humilité, l’oubli, la soumission pendant trente ans : sinon vous auriez prêché plus tôt, puisqu’à douze ans vous étonniez déjà les Docteurs par votre sagesse. Et moi, votre disciple, je rougirais d’être pauvre ? Vos apôtres, le Curé d’Ars, le Père Chevrier ont été pauvres, et ils ont converti les hommes, jusqu’aux plus riches. Pourquoi ne ferais-je pas de même ? » [2].

Selon le père Odilon Jacobs [3], très proche ami d’Edouard Poppe, celui-ci a lu au moins à deux reprises la biographie du Père Chevrier. En 1979, Monseigneur Léonce-Albert Van Peteghem, alors évêque de Gand, écrivait que son prédécesseur durant les années 1910-1920, Monseigneur Seghers, et le cardinal Désiré Mercier, archevêque de Malines et primat de Belgique à la même époque, considéraient le Père Poppe « comme un émule du Curé d’Ars, comme un nouveau Père Chevrier » [4].


Quelques points communs :

Un apôtre de la première communion des enfants pauvres

Dès son arrivée à la paroisse, il s’est vu confier par son curé le patronage des enfants. Il s’agit pour lui d’occuper sainement les enfants durant les temps de vacances, et il a le souci de joindre aux loisirs un peu d’instruction religieuse et d’éducation à la prière. Son charisme est tel, que les enfants viennent par dizaines et même par centaines. Pour eux, il met progressivement au point une méthode de catéchisme originale. Avec l’autorisation de son curé, le Père Poppe crée, durant l’année 1917, une Ligue de communion destinée à constituer « une association d’enfants qui aiment Jésus et qui veulent se sanctifier en se soutenant mutuellement et en donnant partout le bon exemple ». En quelques mois, quatre-vingt-dix enfants s’engagent dans ce mouvement, et en juin, pour la fête du Sacré Coeur de Jésus, vingt-et-un enfants de cinq à six ans, issus de famille pauvres, font leur première communion pour le bonheur de tous.


Formateur de prêtres

En septembre 1922, averti de la profondeur spirituelle de l’abbé Poppe et profitant d’une amélioration de son état de santé, le cardinal Mercier désigne celui-ci comme directeur spirituel des quatre cent cinquante séminaristes qui effectuent alors leur service militaire au Centre d’instruction pour brancardiers et infirmiers du camp militaire de Beverloo ( Bourg-Léopold ), dans le Limbourg. Ce ministère auprès de futurs prêtres, dans l’âme desquels il brûle du désir de contribuer à faire grandir le Règne de Dieu, comble de joie Edouard. Déjà en 1917, il avait été à l’origine, à la demande de séminaristes de Gand,  d’un cercle sacerdotal et d’un règlement pour de tels cercles, et jusqu’à sa mort il portera le souci de la formation spirituelle des prêtres. Le père Poppe se montre exigeant à l’égard de ses dirigés, mais sa douceur et sa bonté conquièrent les cœurs de ces derniers, dont beaucoup reconnaissent en lui un saint.

Plus tard, le cardinal belge Joseph Cardijn, fondateur en 1925 de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, écrira que « l’influence que (Edouard Poppe) exerça (au camp de Beverloo) est restée légendaire ».


Une foule innombrable à ses obsèques

Le 16 juin 1924, les obsèques d’Edouard Poppe sont célébrées en présence de plus de deux mille fidèles. Cent vingt prêtres ont tenu, aussi, à être là, témoignant de l’influence déjà exercée sur leur vie sacerdotale par le jeune prêtre.

 

Christian Delorme
(Prêtre du Prado de Lyon)

[1] cité par Antoinette Buckinx-Luykx, dans « Edouard Poppe, un prêtre »
[2] cité par le père Martial Lekeux, dans «  La dure montée. Vie héroïque de l’abbé Edouard Poppe »
[3]  Odilon Jacobs « Edouard Poppe. La joie sacerdotale »
[4] avant-propos de la troisième édition de la biographie du père Martial Lekeux
© Photos laportelatine.org

Pour écouter la « Vie du Bienheureux Édouard Poppe, prêtre belge, apôtre de l’Eucharistie et de la Mission (✝ 1924) » sur La Caverne du Pèlerin ~maison d’édition catholique, cliquez-ici.

Mgr Alfred Ancel (1898-1984)

Il a été supérieur du Prado et évêque auxiliaire de Lyon en même temps (1942-1971)

« Pour moi, j’ai choisi le père Chevrier, je devrais dire plutôt : j’ai été séduit par le Père Chevrier(…) ce prêtre, m’a séduit parce qu’il était vrai. Il a pris l’Évangile au sérieux. Et pour lui, l’évangile, ce n’était pas seulement un enseignement que l’on pourrait comparer à d’autres. ; l’évangile c’était Jésus-Christ, le Fils de Dieu, le sauveur des hommes.« 

« Je ne voudrais dissimuler ni la séduction que le Père Chevrier a toujours exercée sur moi, ni les convictions qui, grâce à lui, se sont imposées à moi, ni les difficultés concrètes que j’ai éprouvées à le suivre. En tout cas, j’ai été profondément heureux de l’avoir rencontré. C’est une des plus grandes grâces de ma vie.« 

Quelques traits importants de la spiritualité du Père Chevrier selon Mgr ANCEL 

Extrait de « A. Ancel, un homme pour l’évangile » de Mgr Olivier de Berranger (pp. 71 et 74).

« Le but du Père Chevrier est de faire des apôtres… une pensée domine toute sa vie intérieure : connaitre, aimer, agir. Pour connaitre, il faut étudier, non pas sèchement, et l’oraison doit pénétrer l’étude ».

« L’oraison c’est-à-dire la prière prolongée au contact du Christ, c’est un travail pour les apôtres : « instruire, n’oublions pas cela. Même dans l’oraison, la connaissance de Notre Seigneur doit passer avant tout ».

Mais non pas dans un « catéchisme abstrait » car le Père Chevrier ne sépare pas la foi et l’amour : « que sert de comprendre si l’on n’aime pas ? »

L’oraison est donc « le point important de la vie sacerdotale ; elle est moins une élévation intérieure qu’une étude de Notre Seigneur pour le suivre et l’imiter », car c’est là qu’ayant trouvé le secret de sa propre transformation en Jésus-Christ », il avait aussi trouvé celui de toucher les âmes ».

« Le Père Chevrier, si humble fût-il, était obligé de reconnaitre que cette œuvre était grande, qu’elle venait de Dieu et qu’elle devait avoir un grand avenir ».

Le Père Ancel résume en 3 points pour les séminaristes ce qu’avait de « profondément original » la doctrine du Père chevrier.

  1. la spiritualité pradosienne est une spiritualité fondée sur la perfection par la pratique des conseils évangéliques en vivant dans le monde » ;
  2. c’est une spiritualité d’apostolat ;
  3. l’apostolat pradosien consiste spécialement à « vivre l’Évangile dans la vie paroissiale pour les plus pauvres ».
L’originalité de la méthode de l’apostolat du P. Chevrier

Extrait de « La pauvreté du Prêtre » d’Alfred Ancel (1939), édition du Prado de Madrid 2021 (p. 96).

« L’originalité de la méthode de l’apostolat du Père Chevrier, on pourrait dire qu’elle n’a rien d’original, puisqu’elle s’est limitée à appliquer les règles de la pédagogie divine telle qu’on peut les rencontrer dans l’Évangile. Mais le plus difficile de tout cela, c’est de trouver ces règles ! Il est nécessaire de comprendre que l’incarnation est la méthode d’apostolat par excellence : s’abaisser pour s’élever, s’appauvrir pour enrichir, disparaître pour se manifester, mourir pour donner la vie. Le père Chevrier n’a pas raisonné à partir de l’Évangile. Mais il l’a envisagé à partir d’un amour très grand et il l’a compris ».

Lire également l’extrait du livre « Le Prado, la spiritualité apostolique du Père Chevrier » (Pages 18-19).

Nous avons besoin, en effet, de modèles concrets qui reproduisent, en quelque sorte, à notre portée, la physionomie de Jésus et de ses Apôtres[1]. Nous avons besoin d’être secoués dans notre paresse ou dans notre manque de confiance. En les regardant nous pouvons nous dire : ce que celui-ci a fait, pourquoi ne le ferais-je pas ?

Le P. Chevrier disait à Jésus-Christ : « Si vous avez besoin d’un pauvre, me voici ; si vous avez besoin d’un fou, me voici ; me voici, Ô mon Dieu, pour faire votre volonté ». Pourquoi ne ferions-nous pas comme lui ? À chacun de choisir le modèle qui sera son guide pour l’aider à suivre de phis pies l’unique Maître, Jésus-Christ.

Pour moi, j’ai choisi Le P. Chevrier, je devrais dire plutôt : j’ai été séduit par Le P. Chevrier. De fait, en raison de mon origine sociale et de ma culture, j’étais très différent de lui et même, pendant un temps, j’ai pensé qu’Antoine Chevrier manquait d’envergure. Mais ce prêtre m’a séduit parce qu’il était vrai. IL a pris l’Évangile au sérieux. Et, pour lui, l’Évangile, ce n’était pas seulement un enseignement que l’on pourrait comparer à d’autres ; l’Évangile, c’était Jésus-Christ, Le Fils de Dieu, Le Sauveur des hommes. Antoine Chevrier s’était donné totalement à Jésus-Christ, il voulait Le suivre de près, en lui devenant semblable. IL voulait entraîner avec lui, dans la même voie, les prêtres qui accepteraient de se joindre à lui. Tout cela il l’avait voulu, parce que Dieu le lui avait demandé et aussi parce que les travailleurs de sa paroisse attendaient cela du prêtre. Ils voulaient voir en lui Jésus-Christ. 

En même temps qu’il m’a séduit, Le P. Chevrier a toujours été pour moi comme un reproche vivant, car si lui était arrivé à être vrai, moi je n’arrivais pas à être vrai comme lui. Non seulement j’éprouvais les résistances de mon être en face des exigences de l’Évangile, mais j’avais plus ou moins l’impression que je jouais la comédie, quand j’essayais de vivre comme lui. Je vous dis tout cela, parce que je ne voudrais dissimuler ni la séduction que le P. Chevrier a toujours exercée sur moi, ni les convictions qui, grâce à lui, se sont imposées à moi, ni les difficultés concrètes que j’ai éprouvées à Le suivre. En tout cas, j’ai été profondément heureux de l’avoir rencontré. C’est une des plus grandes grâces de ma vie. Ce que je viens de vous dire, vous l’auriez sans doute découvert en me lisant. Je préfère vous le dire franchement tout de suite.

Je voudrais aussi transmettre à d’autres l’essentiel de ce que j’ai découvert dans le P. Chevrier. Puisque l’appel à suivre Jésus-Christ de plus près est adressé à tous aujourd’hui, quoique de manière différente, adaptée à la vie de chacun, je m’adresse à tous mes frères et soeurs dans l’Église de Dieu, évêques et prêtres, religieux et religieuses, laïcs chrétiens. Je vous demande de lire ce livre en vous laissant interroger par le Christ, chacun dans sa situation et selon la grâce qu’il a reçue de Dieu.

À vous, laïcs chrétiens qui êtes chargés, selon l’enseignement du Concile, de « la gérane des choses temporelles » (L.G. 31), je dis en toute simplicité : ne cherchez pas à copier les prêtres ou les religieux ; c’est dans votre vie de laïcs, en famille, dans Le travail professionnel et dans vos engagements que vous êtes appelés à révéler Jésus-Christ, en Le suivant de plus près.

Sans doute Jésus ne s’est pas marié, il a arrêté son travail professionnel quand il a commencé à évangéliser les brebis perdues de la maison d’Israël et il n’a jamais pris un engagement politique dans le sens strict du mot. Mais s’il demande aujourd’hui aux prêtres et aux religieux de le suivre dans le célibat, s’il leur demande aussi de se consacrer tout entiers, comme lui, au service du Royaume, il les met à votre service pour vous aider à bien remplir, selon l’Évangile, votre mission de laïcs qui est irremplaçable. Ne cherchez donc pas à copier les prêtres et les religieux : votre mission est de réaliser votre vie de laïcs selon l’Évangile.

[1] J’ai trouvé une justification théologique de ce que je viens de dire dans une étude de Mgr Jouassard sur le sacerdoce au temps des Pères. Sans négliger aucunement l’imposition des mains qui est essentielle dans la transmission du sacerdoce, les Pères insistaient beaucoup sur l’importance de l’imitation du Christ, «imitation directe en ce qui regarde les apôtres, imitation indirecte à travers les apôtres et leurs successeurs pour ceux qui viendraient après » (La Tradition sacerdotale, Mappus, 1959, p. 110). Ce n’est pas seulement ce que le Christ avait fait à la dernière Cène, que les apôtres et leurs successeurs sont appelés à imiter, mais toute la prédication et toute la vie du Christ (pp. 109-110). De là vient le souci de trouver des prêtres auxquels on puisse se référer, parce qu’ils sont « une réplique du vrai prêtre » (pp. 112, 116, 123, 124).